Pendant plusieurs décennies, l’Arabie saoudite a occupé une place singulière dans les relations internationales. Elle était à la fois le premier exportateur de pétrole de référence, la gardienne des principaux lieux saints de l’islam, un partenaire stratégique des États-Unis et l’un des centres politiques du monde arabe. Sa puissance reposait cependant sur une architecture relativement stable : le pétrole assurait les revenus, Washington contribuait à la sécurité du royaume et la monarchie redistribuait une partie de la rente énergétique afin de préserver la cohésion intérieure.
Cette architecture n’a pas disparu, mais elle ne suffit plus à définir la trajectoire saoudienne. Le royaume cherche désormais à dépasser le rôle de puissance énergétique protégée pour devenir une puissance d’équilibre capable d’agir simultanément sur les marchés, les investissements, la diplomatie, la technologie, la sécurité régionale et les grands flux reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
Cette transformation ne correspond pas seulement à une stratégie de modernisation nationale. Elle traduit une lecture plus profonde de l’évolution du système international. L’Arabie saoudite se prépare à un monde dans lequel les États-Unis resteront une puissance militaire centrale, mais ne pourront plus organiser seuls les équilibres régionaux ; dans lequel la Chine occupera une place croissante dans le commerce et l’investissement ; dans lequel l’Inde deviendra un partenaire économique majeur ; et dans lequel la transition énergétique modifiera progressivement la valeur stratégique des hydrocarbures.
Le projet saoudien consiste ainsi à convertir une puissance fondée sur une ressource en une puissance fondée sur plusieurs leviers.
Une puissance née du pétrole, mais qui ne se réduit pas au pétrole
L’énergie reste le premier fondement de la puissance saoudienne. Le royaume dispose de réserves abondantes, de coûts d’extraction relativement faibles, d’infrastructures considérables et d’une capacité à ajuster sa production que peu d’autres pays possèdent. Saudi Aramco ne constitue pas seulement une entreprise pétrolière. Elle représente l’un des principaux instruments économiques, financiers et stratégiques de l’État.
La position saoudienne sur les marchés mondiaux ne dépend donc pas uniquement du volume de pétrole produit. Elle repose également sur la capacité du royaume à augmenter ou à réduire son offre, à influencer les anticipations des investisseurs et à coordonner ses décisions avec les autres producteurs dans le cadre de l’OPEP+. Cette fonction d’ajustement lui confère une influence qui dépasse sa part immédiate dans la production mondiale.
Les hydrocarbures demeurent en outre indispensables au financement de la transformation nationale. Les recettes pétrolières permettent de soutenir les dépenses publiques, les infrastructures, les programmes industriels et les investissements du fonds souverain. Le pétrole finance ainsi la stratégie destinée, à terme, à réduire la dépendance du pays au pétrole.
Cette apparente contradiction constitue le cœur du modèle saoudien. Le royaume ne cherche pas à abandonner rapidement les hydrocarbures, mais à maximiser leur valeur pendant qu’ils restent essentiels à l’économie mondiale. L’Agence internationale de l’énergie estimait que les investissements saoudiens dans l’amont pétrolier et gazier pourraient atteindre environ 40 milliards de dollars en 2025, soit le niveau le plus élevé du Moyen-Orient.
L’Arabie saoudite poursuit donc simultanément deux objectifs. Elle veut préserver sa position parmi les producteurs les plus compétitifs dans un marché pétrolier appelé à devenir progressivement plus sélectif, tout en utilisant les revenus de ce marché pour financer une économie plus diversifiée.
La transition énergétique ne signifie d’ailleurs pas nécessairement la disparition rapide du pétrole. Elle pourrait d’abord provoquer une concentration de la production entre les acteurs capables d’extraire les hydrocarbures au coût le plus faible et avec les infrastructures les plus performantes. Dans cette hypothèse, l’Arabie saoudite pourrait conserver une position dominante même si la demande mondiale cessait de progresser.
Son importance énergétique est également renforcée par la géographie. Le royaume se situe à proximité du détroit d’Ormuz, de la mer Rouge, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Ces passages concentrent une part considérable du commerce énergétique mondial. En 2025, près de 20 millions de barils de pétrole par jour transitaient par le détroit d’Ormuz, ce qui illustre l’exposition de l’économie mondiale aux équilibres sécuritaires du Golfe.
L’Arabie saoudite n’est donc pas seulement un fournisseur d’énergie. Elle est aussi un acteur de la sécurité des routes par lesquelles cette énergie atteint les principaux marchés asiatiques et européens.
Vision 2030 : transformer la rente en capacité productive
La transformation économique du royaume est structurée par Vision 2030, lancée sous l’autorité du prince héritier Mohammed ben Salmane. Ce programme vise à réduire la dépendance budgétaire et économique aux hydrocarbures, à développer le secteur privé, à accroître l’emploi des nationaux et à positionner le pays sur de nouvelles chaînes de valeur.
Le tourisme, le transport aérien, la logistique, le divertissement, les services financiers, l’industrie, les technologies numériques, les énergies renouvelables et l’intelligence artificielle occupent une place croissante dans cette stratégie.
Cette diversification répond d’abord à une contrainte démographique. L’Arabie saoudite dispose d’une population jeune dont les attentes en matière d’emploi, de consommation, de logement et de mobilité ne peuvent être satisfaites durablement par un secteur public financé presque exclusivement par la rente pétrolière. Le royaume doit créer des activités productives capables d’intégrer une nouvelle génération plus urbanisée, mieux formée et davantage connectée au reste du monde.
La diversification répond également à une contrainte budgétaire. Lorsque les prix ou les volumes pétroliers diminuent, les recettes publiques sont immédiatement affectées. L’État doit alors arbitrer entre les dépenses courantes, les projets d’infrastructure et les investissements stratégiques. Plus les ambitions de transformation augmentent, plus la volatilité pétrolière devient difficile à absorber.
Les résultats sont réels, même si leur interprétation exige de la prudence. Le Fonds monétaire international souligne la croissance soutenue des activités non pétrolières, la maîtrise de l’inflation et la baisse du chômage saoudien. Selon la mission menée par le FMI en 2026, le produit intérieur brut du royaume avait progressé de 4,5 % en 2025, soutenu à la fois par l’assouplissement des réductions de production de l’OPEP+ et par une demande intérieure robuste.
Mais l’augmentation de l’activité non pétrolière ne signifie pas nécessairement que la dépendance au pétrole a disparu. Une partie importante de cette activité reste alimentée directement ou indirectement par la dépense publique, elle-même soutenue par les recettes énergétiques. La véritable diversification ne peut donc être mesurée uniquement par la part des secteurs non pétroliers dans le produit intérieur brut. Elle dépend aussi de leur capacité à exporter, à attirer durablement des capitaux privés, à générer des gains de productivité et à fonctionner sans soutien public permanent.
La question centrale est celle de la conversion. Le royaume peut-il transformer une rente minière en compétences, en infrastructures, en industries et en institutions capables de produire de la richesse indépendamment du pétrole ?
Le fonds souverain comme instrument de puissance
Le Public Investment Fund, ou PIF, constitue l’un des principaux instruments de cette conversion. Sa fonction dépasse celle d’un investisseur financier recherchant exclusivement un rendement. Il intervient comme un outil de transformation intérieure, de projection internationale et de politique industrielle.
À l’intérieur du royaume, le PIF finance des infrastructures, des entreprises, des projets immobiliers, des industries émergentes et de nouveaux secteurs de consommation. À l’étranger, il prend des participations dans des entreprises technologiques, des institutions financières, des infrastructures, des activités sportives et des actifs stratégiques.
Cette double fonction permet à Riyad de poursuivre plusieurs objectifs à la fois. Les investissements internationaux peuvent générer des revenus, faciliter des transferts de technologie, créer des partenariats industriels et accroître l’influence saoudienne dans les grandes économies. Les investissements nationaux contribuent quant à eux à construire des secteurs qui n’existaient pas ou restaient marginaux.
Le modèle présente néanmoins des risques. Lorsque l’État, le fonds souverain et les grandes entreprises publiques jouent simultanément le rôle de financeur, de régulateur, de développeur et de principal client, la frontière entre stratégie nationale et discipline économique peut s’affaiblir. Certains projets peuvent être justifiés par leur valeur politique, symbolique ou géostratégique plutôt que par leur rentabilité immédiate.
Les mégaprojets saoudiens illustrent cette tension. Ils contribuent à changer l’image du pays, à attirer des compétences et à stimuler de nouveaux secteurs, mais ils nécessitent des capitaux considérables et supposent une exécution complexe. Leur succès dépendra moins de leur ambition architecturale que de leur capacité à attirer des habitants, des entreprises, des investisseurs et des activités réellement productives.
Le défi n’est donc pas seulement de construire. Il est de créer des écosystèmes économiques capables de fonctionner après la phase initiale de financement public.
Une diplomatie fondée sur la diversification des partenariats
La transformation de l’Arabie saoudite concerne également sa politique étrangère. Pendant une grande partie du XXe siècle, la relation avec les États-Unis constituait le pilier extérieur du royaume. Washington garantissait l’équilibre sécuritaire du Golfe, tandis que Riyad contribuait à la stabilité des approvisionnements pétroliers et s’inscrivait globalement dans l’ordre stratégique occidental.
Cette relation demeure fondamentale. Les États-Unis restent un partenaire militaire, technologique et financier difficilement remplaçable. Les forces armées saoudiennes utilisent largement des équipements américains, les systèmes de défense du Golfe restent étroitement liés aux capacités occidentales et les marchés financiers américains conservent une place centrale dans la gestion des actifs saoudiens.
Mais Riyad ne considère plus cette alliance comme une relation exclusive. Le royaume cherche à éviter qu’une dépendance sécuritaire envers les États-Unis ne devienne une dépendance diplomatique générale.
La Chine est devenue un partenaire commercial et énergétique incontournable. Elle représente un débouché majeur pour les hydrocarbures du Golfe et propose des investissements dans les infrastructures, les technologies, l’industrie et le numérique. Pékin a également démontré sa capacité à jouer un rôle diplomatique en facilitant le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran en 2023.
La Russie occupe une place différente mais stratégique. La coopération au sein de l’OPEP+ permet à Riyad et à Moscou de coordonner une partie de leur politique pétrolière, malgré leurs divergences sur d’autres dossiers. Cette relation donne au royaume un levier supplémentaire face aux consommateurs occidentaux et souligne son refus de laisser les considérations géopolitiques extérieures déterminer entièrement sa politique énergétique.
L’Inde devient parallèlement un partenaire de premier plan. Sa croissance démographique, ses besoins énergétiques, son développement industriel et sa position dans l’océan Indien en font un acteur essentiel de la stratégie saoudienne tournée vers l’Asie.
L’Europe reste importante par ses entreprises, ses marchés, ses technologies et ses besoins énergétiques. L’Afrique représente quant à elle un espace d’investissement, d’influence religieuse, de sécurité alimentaire et de coopération diplomatique.
Cette diversification ne signifie pas que l’Arabie saoudite aurait choisi la Chine contre les États-Unis ou l’Est contre l’Ouest. Elle correspond plutôt à une politique de pluralisation des dépendances. Riyad cherche à obtenir la sécurité auprès des uns, les débouchés commerciaux auprès des autres, les technologies auprès de plusieurs partenaires et l’autonomie diplomatique grâce à la concurrence entre eux. L’objectif n’est pas l’alignement, mais la marge de manœuvre.
De la confrontation régionale à la recherche de stabilité
Pendant les années 2010, la politique régionale saoudienne s’est caractérisée par une posture plus interventionniste. Le royaume a cherché à contenir l’influence iranienne, à intervenir dans les transitions arabes, à soutenir certains gouvernements et à conduire une opération militaire au Yémen.
Cette phase a révélé les limites de la puissance financière et militaire lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’un règlement politique durable. La guerre au Yémen a engendré des coûts humains, financiers et diplomatiques considérables. Les tensions avec le Qatar ont fragilisé la cohésion du Conseil de coopération du Golfe. La rivalité avec l’Iran a accru l’exposition des infrastructures saoudiennes aux missiles, aux drones et aux groupes armés alliés de Téhéran.
Les attaques de 2019 contre les installations pétrolières d’Abqaiq et de Khurais ont constitué un tournant. Elles ont démontré qu’un acteur disposant d’armes relativement peu coûteuses pouvait temporairement affecter le cœur de l’appareil énergétique saoudien. Elles ont également nourri les interrogations de Riyad sur l’étendue réelle de la garantie sécuritaire américaine.
Depuis lors, la politique saoudienne semble davantage orientée vers la réduction des risques. Le dialogue avec l’Iran, la normalisation avec le Qatar, la recherche d’une désescalade au Yémen et la reprise de contacts avec différents acteurs régionaux traduisent une priorité : préserver un environnement suffisamment stable pour permettre la réalisation de Vision 2030.
Cette évolution ne signifie pas la disparition de la rivalité entre Riyad et Téhéran. Les deux États restent opposés sur leur conception de l’ordre régional, leurs alliances, leurs réseaux d’influence et plusieurs dossiers sécuritaires. Mais l’Arabie saoudite semble avoir conclu que la confrontation permanente risquait de compromettre sa transformation économique. La stabilité régionale est ainsi devenue un actif économique.
Les investisseurs, les touristes, les entreprises internationales et les travailleurs qualifiés sont moins susceptibles de s’engager dans un pays exposé à des attaques régulières ou à une escalade régionale. La diplomatie de désescalade n’est donc pas seulement une politique de sécurité. Elle constitue une composante de la stratégie de développement.
Le rapport complexe aux États-Unis
La relation entre Riyad et Washington demeure l’un des axes les plus importants de la politique internationale saoudienne. Elle repose sur des intérêts structurels : énergie, défense, renseignement, investissements, technologies et équilibre régional.
Mais cette relation est devenue plus transactionnelle. L’Arabie saoudite attend des garanties de sécurité plus explicites, un accès aux technologies avancées, une coopération nucléaire civile et une reconnaissance de son statut de puissance régionale. Les États-Unis cherchent de leur côté à préserver leur influence dans le Golfe, à limiter l’expansion chinoise dans les secteurs stratégiques, à sécuriser les approvisionnements énergétiques et à intégrer le royaume dans une architecture régionale compatible avec leurs intérêts. Les deux partenaires ont donc besoin l’un de l’autre, mais leurs priorités ne sont plus systématiquement identiques.
Riyad refuse notamment que sa politique pétrolière soit déterminée uniquement par les besoins électoraux ou économiques américains. Le royaume souhaite également maintenir des relations économiques avec la Chine et une coordination énergétique avec la Russie. Washington, pour sa part, demeure attentif aux questions de prolifération nucléaire, de transferts technologiques, de droits humains et de coopération saoudienne avec les puissances rivales.
Le partenariat saoudo-américain n’est donc ni rompu ni revenu à son ancienne forme. Il est renégocié. Cette renégociation reflète une transformation plus large du système international : les puissances régionales ne veulent plus nécessairement choisir un camp de manière permanente. Elles cherchent à coopérer avec plusieurs pôles, en fonction des secteurs et des intérêts concernés.
Une puissance religieuse en recomposition
L’Arabie saoudite possède une forme d’influence qu’aucune stratégie économique ne peut reproduire : elle abrite La Mecque et Médine, les deux principaux lieux saints de l’islam. La gestion du pèlerinage lui confère une responsabilité particulière et lui permet d’entretenir des relations avec l’ensemble du monde musulman.
Cette centralité religieuse a longtemps accompagné la diffusion internationale d’une interprétation conservatrice de l’islam soutenue par des institutions, des financements et des réseaux éducatifs saoudiens.
Le royaume cherche aujourd’hui à modifier cette image. Les autorités mettent davantage en avant une identité nationale saoudienne, une interprétation religieuse plus encadrée par l’État et une ouverture sociale destinée à accompagner la modernisation économique.
Les évolutions sont visibles dans l’accès des femmes à l’emploi et à la conduite, le développement des loisirs, l’organisation d’événements culturels et sportifs, l’ouverture au tourisme international et la réduction du rôle public de certaines institutions religieuses.
Cette transformation reste toutefois organisée depuis le sommet. L’ouverture sociale ne s’accompagne pas nécessairement d’une ouverture politique équivalente. L’État cherche à libéraliser certains comportements tout en maintenant un contrôle étroit sur l’expression politique, les médias, la société civile et les formes d’opposition.
Le modèle saoudien combine ainsi modernisation sociale, centralisation politique et nationalisme économique. Sa stabilité dépendra de la capacité du pouvoir à maintenir un équilibre entre les attentes d’une société en mutation et la concentration de la décision.
Le sport, la culture et l’image comme instruments d’influence
L’investissement saoudien dans le sport, le tourisme, les médias, la culture et le divertissement ne doit pas être considéré comme une simple politique de communication.
Le sport contribue à plusieurs objectifs : développer une économie des loisirs, attirer les visiteurs, améliorer la qualité de vie, renforcer l’identité nationale et accroître la visibilité internationale du royaume. Le football, la boxe, le golf, les sports automobiles et les compétitions internationales deviennent des instruments de positionnement mondial.
Ces investissements sont parfois dénoncés comme une tentative de détourner l’attention des critiques relatives aux droits humains. Cette lecture met en évidence une dimension réelle de la stratégie d’image, mais elle ne suffit pas à expliquer l’ensemble du phénomène. Le sport fait également partie d’une politique économique destinée à créer des secteurs, des emplois, des infrastructures et de nouveaux marchés de consommation.
L’influence contemporaine ne repose plus uniquement sur les armées, les ressources ou les alliances. Elle dépend aussi de la capacité d’un État à produire des événements, des récits, des marques et des espaces attirant les capitaux et les talents. L’Arabie saoudite investit précisément dans cette dimension symbolique de la puissance.
Les fragilités de la transformation
L’ambition saoudienne est considérable, mais elle demeure exposée à plusieurs fragilités. La première est financière. La multiplication des projets peut accroître les besoins de financement au moment même où les recettes pétrolières deviennent plus incertaines. Le FMI considère que les marges budgétaires et extérieures du royaume restent importantes, tout en soulignant la persistance possible de déficits budgétaires et courants à moyen terme.
La deuxième fragilité concerne l’exécution. Transformer simultanément le tourisme, l’industrie, l’énergie, les transports, l’éducation, l’emploi et les villes exige une capacité administrative exceptionnelle. Les annonces, les investissements et les infrastructures ne garantissent pas à eux seuls l’émergence d’une économie compétitive.
La troisième fragilité réside dans le rôle du secteur privé. Une économie diversifiée nécessite des entreprises capables d’investir, d’innover, d’exporter et de prendre des risques indépendamment de la commande publique. Lorsque l’État demeure le principal moteur de la croissance, la diversification peut rester dépendante de sa capacité de financement.
La quatrième fragilité concerne le capital humain. Le royaume doit adapter son système éducatif, renforcer les compétences techniques, attirer des talents internationaux et augmenter la productivité. La nationalisation de l’emploi peut favoriser l’intégration des citoyens, mais elle doit être conciliée avec les besoins d’entreprises recherchant des compétences compétitives.
La cinquième fragilité est régionale. Les infrastructures énergétiques, les routes maritimes et les grands projets restent exposés aux tensions avec l’Iran, aux conflits au Yémen, aux menaces contre la navigation en mer Rouge et aux crises plus larges du Moyen-Orient.
Enfin, l’image internationale du royaume demeure marquée par les questions relatives aux droits humains, aux libertés publiques et à la concentration du pouvoir. Les investissements et la modernisation peuvent modifier cette image, mais ils ne font pas disparaître les critiques.
L’Arabie saoudite face au monde multipolaire
La montée en puissance saoudienne illustre une évolution plus générale des relations internationales. Les puissances intermédiaires dotées de ressources, de capitaux, d’une position géographique stratégique et d’une forte capacité étatique disposent désormais de marges de manœuvre plus importantes.
L’Arabie saoudite n’a ni la population de l’Inde, ni la puissance industrielle de la Chine, ni la capacité militaire des États-Unis. Mais elle dispose d’une combinaison rare : ressources énergétiques, réserves financières, centralité religieuse, position géographique, influence arabe, capacité d’investissement et accès aux dirigeants des principales puissances. Cette combinaison lui permet d’agir comme un État pivot.
Elle peut dialoguer avec Washington sans rompre avec Pékin, coordonner sa politique pétrolière avec Moscou tout en investissant en Europe, négocier avec l’Iran tout en renforçant ses capacités militaires et développer ses relations avec l’Inde sans abandonner ses liens historiques avec le Pakistan.
Cette flexibilité constitue une force, mais elle exige un équilibre permanent. Plus la rivalité entre les grandes puissances s’intensifiera, plus les pressions exercées sur Riyad pour limiter certaines coopérations augmenteront.
Le véritable test de l’autonomie saoudienne apparaîtra lorsque ses différents partenariats deviendront contradictoires. Le royaume devra alors déterminer jusqu’où il peut diversifier ses alliances sans compromettre l’accès aux technologies, aux systèmes de défense et aux marchés dont il dépend.
Une puissance en conversion
L’Arabie saoudite reste une puissance pétrolière, mais elle ne veut plus être définie exclusivement par cette fonction. Elle cherche à convertir l’énergie en capital, le capital en infrastructures, les infrastructures en activités économiques et ces activités en influence internationale durable.
La réussite de cette conversion n’est pas garantie. Elle dépendra de la discipline financière, de la qualité de l’exécution, de la productivité du secteur privé, de la formation de la population et de la stabilité du Moyen-Orient. Mais la transformation est déjà suffisamment avancée pour modifier la place du royaume dans le monde.
L’Arabie saoudite n’est plus seulement un État dont les autres puissances recherchent le pétrole ou le soutien diplomatique. Elle devient progressivement un acteur qui choisit ses partenaires, oriente des flux de capitaux, influence les marchés énergétiques, accueille des négociations et participe à la recomposition des rapports entre l’Occident et l’Asie.
Son objectif n’est pas de remplacer les grandes puissances, mais de devenir indispensable à leurs relations. Dans un monde fragmenté, la puissance saoudienne réside précisément dans cette capacité à se situer entre les pôles : suffisamment proche de chacun pour coopérer, suffisamment autonome pour négocier et suffisamment importante pour ne pas être ignorée.
Bureau de recherche Atlas Observer
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Observer.


